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Notices de médicaments : pour une transition numérique qui n’exclut aucun patient

2 days ago
6 min read

Le numérique, oui – dans le contexte approprié


La notice électronique peut apporter de vrais progrès : agrandissement des caractères, lecture audio, traduction, recherche plus rapide dans le texte ou accès à des informations actualisées. MLPS soutient ces innovations.


À l’hôpital au premier chef, leur déploiement peut être particulièrement pertinent. Le médicament est utilisé dans un environnement encadré, où les professionnels de santé restent disponibles pour répondre aux questions et accompagner le patient. A contrario, un médicament délivré en pharmacie est le plus souvent utilisé ailleurs : chez soi, parfois plusieurs jours ou plusieurs semaines après son achat, sans médecin ni pharmacien à proximité. Le patient peut avoir besoin de vérifier une posologie, une contre-indication ou un effet indésirable au moment où il est malade, fatigué ou inquiet. Dans cette situation, un QR code ne peut faire office de notice. C’est seulement une porte d’entrée vers l’information, à condition d’avoir le bon appareil et de savoir où cliquer.


Ce qui peut fonctionner à l’hôpital ne peut donc pas être automatiquement transposé à tous les patients, tous les médicaments ou tous les environnements.


En dehors de l’hôpital, des risques très concrets


Les publics éloignés des usages numériques ne représentent pas une minorité. Selon l’Observatoire des inégalités, 15% de la population française (soit 8 millions de personnes) ne possède pas les compétences numériques de base ou ne se sert jamais d’Internet.

Il faut aussi penser aux personnes en situation de précarité, qui disposent parfois d’un téléphone ancien, partagé ou sans forfait de données suffisant, ainsi qu’aux habitants des territoires où le réseau mobile reste irrégulier. À cela s’ajoutent les personnes malvoyantes, et plus largement dépendantes. Dans la vie réelle, l’obstacle peut être très banal : une batterie vide, un écran trop petit, un mot de passe oublié, une page qui ne se charge pas ou un patient qui ne sait pas où cliquer. Ces difficultés prennent une autre dimension lorsqu’il s’agit de vérifier une dose, une mise en garde ou la conduite à tenir face à un effet indésirable.


L’accès numérique dépend également de la fiabilité des systèmes qui le rendent possible. Les cyberattaques, les failles logicielles et les pannes plus larges d’Internet peuvent rendre les informations en ligne temporairement indisponibles, même lorsque les patients disposent du bon appareil et des compétences numériques nécessaires. Les autorités ne peuvent garantir un accès permanent à l’information numérique. Une notice papier présente dans la boîte reste donc une solution de secours essentielle et fiable lorsque les patients doivent vérifier des informations vitales.


Il n’existe pas de patient “type”. Certains tireront pleinement parti du numérique ; d’autres auront besoin d’un document immédiatement disponible dans la boîte. Une politique de santé responsable doit prévoir les deux situations.


En outre, le vieillissement de la population française rend également l’accès à une information claire et accessible sur les médicaments plus important que jamais. En 2025, près d’une personne sur cinq en France était âgée de 65 ans ou plus. Alors qu’un nombre croissant de personnes vit avec des maladies chroniques et doit gérer plusieurs prescriptions, disposer d’informations claires et fiables sur leurs médicaments devient un élément essentiel de leur prise en charge.


Le cadre européen lui-même prévoit que les patients, les professionnels de santé et les autres acteurs concernés soient consultés avant tout passage à une notice exclusivement numérique. La France doit respecter cet esprit : écouter avant de supprimer. Le défi ne consiste donc pas à choisir entre l’information numérique qui offre des avantages incontestables et l’information sur papier, essentielle à la sécurité de tous, mais à veiller à ce que les patients puissent bénéficier des deux. Cette coexistence doit être maintenue pendant une période suffisamment longue pour permettre à tous de s’approprier les nouveaux outils, mais aussi pour observer les usages réels dans la durée.


Une notice papier “sur demande” : mais comment, concrètement?


On répond parfois à ces inquiétudes en promettant qu’une version papier restera disponible sur demande en pharmacie. Cette formule rassurante laisse pourtant de nombreuses questions sans réponse: faudra-t-il demander au pharmacien d’imprimer lui-même la notice ? Avec quel matériel, à quel coût et sur quel temps de travail ? Comment garantir que le document imprimé soit immédiatement disponible, lisible et parfaitement à jour ? Que se passera-t-il lorsque le patient découvrira, une fois rentré chez lui, qu’il a besoin de consulter une information?


Une notice présente dans la boîte et une notice qu’il faut réclamer, faire imprimer ou aller chercher ne rendent pas le même service. La première est disponible immédiatement, quand la seconde suppose une démarche supplémentaire et risque de transférer sur les patients, les aidants et les pharmaciens les difficultés que la réforme n’aurait pas réglées.


Avant toute généralisation, ces modalités doivent être précisément définies, testées et financées. Une réforme numérique ne peut pas reposer sur l’idée que les professionnels de terrain trouveront eux-mêmes des solutions au dernier moment.


Une évaluation qui doit aussi mesurer les non-usages : compter les scans ne suffit pas


Le succès du pilote ne peut pas être évalué uniquement à partir du nombre de QR codes scannés. Un scan ne démontre ni que la notice a été lue, ni qu’elle a été comprise, ni qu’elle a été correctement utilisée. À l’inverse, l’absence de scan, qui ne sera pas comptabilisée en l’état, peut révéler un manque d’équipement, une difficulté technique, un abandon ou une préférence pour le papier.


Plus étonnant encore : pour savoir si l’information en ligne est accessible, l’expérimentation prévoit notamment de recueillir les réponses des usagers… en ligne. Ainsi, ceux qui ont le plus de difficultés avec le numérique risquent d’être précisément ceux que l’évaluation n’entendra jamais.


Une évaluation sérieuse doit aller chercher ces personnes là où elles sont : dans les pharmacies, par téléphone, grâce à des questionnaires papier et auprès des associations qui accompagnent les personnes âgées ou éloignées du numérique. Elle doit aussi entendre tous les acteurs concernés.


Réindustrialiser, pas fragiliser une filière centenaire


Les risques ne sont pas seulement sanitaires et sociaux. Ils sont aussi industriels. Au moment où la France affirme vouloir réindustrialiser, relocaliser les productions et protéger les savoir-faire, il serait contradictoire de fragiliser précipitamment une filière historique, composée notamment d’entreprises implantées depuis des générations dans les territoires.


De plus, la notice pharmaceutique n’est pas un imprimé ordinaire. Sa production répond à des exigences particulièrement élevées de qualité, de traçabilité, de contrôle et de conformité. Ces entreprises emploient des salariés qualifiés, investissent dans leurs outils de production et font vivre un savoir-faire industriel.


En ce sens, MLPS demande de lui donner du temps et de la visibilité pour s’adapter. Avant de fragiliser des sites, des emplois et des investissements, il faut a minima démontrer que le passage au tout-numérique apporte un bénéfice réel et supérieur pour les patients.

Une politique industrielle cohérente ne peut pas appeler à la réindustrialisation d’un côté et organiser, de l’autre, la disparition anticipée d’une filière française existante.


Pas de digital bashing, mais pas de digital washing non plus


Enfin, si le numérique n’est pas l’ennemi, il ne doit pas non plus être présenté comme automatiquement plus écologique. Le papier a une empreinte environnementale, que la filière travaille à réduire grâce à des supports recyclables, à la traçabilité des matières premières et à des standards industriels élevés. Le numérique a lui aussi une empreinte : fabrication et renouvellement des appareils, consommation des réseaux et des centres de données, stockage des informations et production de déchets électroniques.


Or, les impacts comparés des deux solutions ne sont pas encore évalués de manière suffisamment complète et transparente pour invoquer l’écologie comme un argument d’autorité pour justifier la disparition du papier. La bonne approche consiste à comparer honnêtement le cycle de vie complet des deux formats, sans présumer que ce qui est dématérialisé est nécessairement immatériel ou plus vert.


MLPS ne demande pas le retrait de la réforme. L’organisation soutient le déploiement de la e-notice dans les situations où elle apporte une réelle valeur ajoutée, notamment dans le cadre hospitalier. En ville, elle demande le maintien d’un modèle hybride aussi longtemps que l’accès effectif de tous les patients n’est pas garanti.


Aucune généralisation du tout-numérique ne devrait intervenir avant la résolution des questions encore ouvertes : accès des publics éloignés du numérique, modalités concrètes de remise d’une version papier, charge imposée aux pharmaciens, impacts industriels et comparaison environnementale des deux formats.


Le numérique en plus, oui. La suppression du papier sans preuve, sans écoute et sans transition, non.

 
 
 

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